Innovation en santé : quand l’exception française devient synonyme de « passer son tour »

Innovation en santé : quand l’exception française devient synonyme de « passer son tour »

8 novembre 2019
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Tribune d’Olivier Mariotte, président de nile

De retour des rencontres Rare 2019, l’événement bisannuel des acteurs des maladies rares, on peut faire un quadruple constat :

– les actions politiques sont plutôt bonnes (3e Plan Maladies Rares, Plan France Génomique 2025), même si on attend des moyens pour les déployer largement

– la recherche française est encore au top, même si elle souffre encore d’obstacles administratifs (venant des CPP car l’ANSM a fait un travail dont il faut souligner la qualité)

– le besoin d’innovation est une urgence aux yeux de tous et particulièrement des malades et de leurs associations

– et les moyens n’y sont pas, pour les innovations, ni en ce qui concerne les aspects économiques, ni en ce qui concerne les aspects réglementaires. Pour finir, la mission pour l’innovation, après avoir été mise en sourdine, vient de disparaître et de passer en perte et profit.

Les adages « une bonne idée trouvera toujours son marché » et « un bon projet trouvera toujours son budget » s’appliquent tous au marché de l’innovation. À une exception près : le marché français de l’innovation en santé. La raison ne serait-elle pas à rechercher dans un dogme qui affirme que « le système de santé français est le meilleur du monde » ? Porteur d’une vision messianique, le ministère de la santé incarne donc cette « exception française ». Et sous prétexte d’avoir hérité d’un système solidaire créé il y a 75 ans, juste après la guerre, il est devenu le régisseur comptable d’un budget quasi-constant au service d’une population croissante, de plus en plus âgée donc polypathologique et de plus en plus précaire.

La France veut être aux avant-postes de l’innovation et le Président de la République est sur tous les fronts : Las Vegas, Vivatech, Station F, BPI Bang… Le Premier ministre, via le secrétariat général pour l’investissement et le ministère des Finances, gère les cordons de la bourse en sélectionnant les programmes stratégiques au service des défis sociétaux du pays en collaboration avec le ministère de la Recherche : concours d’innovation, pôles de compétitivité, génomique, bioproduction, etc. Et comment contribue le ministère de la Santé dans ce paysage ? Il régule.

Il fabrique, sous prétexte de faciliter l’accès au marché, des outils de plus en plus complexes dont les conditions d’éligibilité sont telles qu’il devient contre-productif pour une start-up d’essayer d’en être. Et si cette start-up explique qu’elle peut guérir en apportant une innovation, il lui est demandé de démontrer qu’elle fait mieux que les meilleurs traitements actuels pour pouvoir obtenir un prix et permettre un retour sur investissement. Les méthodologies d’évaluation ne sont pas plus adaptées, sauf peut-être à construire pour cette jeune entreprise une antichambre de sa mort économique. Dans ce contexte, si cette jeune pousse annonce qu’elle part aux USA pour pouvoir survivre, il lui est répliqué que « l’attrition est naturelle et que l’innovation en santé est « différente » de l’innovation dans les autres secteurs » et qu’il faut de toutes façons redémontrer en France ce qui a déjà été démontré ailleurs. Après tout, plus l’attrition est forte, mieux se portera le budget de la sécurité sociale…
La France en innovation santé, c’est une pouponnière pour le monde extérieur. Et les stratèges du ministère de la Santé font de la GPA. Gare aux départs, car toutes les entreprises ne reviendront pas en France. Et arrêtons dans ces conditions de dire que celles qui partent sont ingrates pour la recherche française.

Les industriels des biotechnologies, du médicament, du dispositif, du diagnostic ont beau se fédérer pour pousser le message « laissez nous accéder au marché pour vous prouver que c’est une stratégie triplement gagnante pour le citoyen, le système de santé et l’économie française », rien n’y fait. Les comités stratégiques se succèdent, assortis de « mesurettes », nouveaux silos d’action incorporés dans les silos des sachants de l’administration en santé. Et les articles suivent, dont les numéros se ressemblent parfois (art. 51 HPST, art. 51 LFSS 2017, art. 65 LFSS 2019, art. 30 PLFSS 2020)… Une gageure pour les consultants qui y perdent leur latin à essayer de les traduire concrètement en actions pour leurs clients. Une seule exception semble pouvoir déroger à la règle : l’innovation numérique, bizarrement perçue comme peu onéreuse et souvent confondue avec l’accès aux données de santé. Or, si les entrepreneurs ne réussissent pas, ils ne pourront pas créer de fondations.  Adieu les Bill Gates, Alexandre Mars… Les gouvernements et les entreprises séparent sagement les fonctions de stratégie et de finance afin de ne pas brider leur vision. Le ministère de la Santé met sa stratégie sous la coupe des finances.

Et le patient dans tout ça ? On parle d’empowerment, on veut stratégiquement tenir compte de sa parole, de son avis, de sa qualité de vie. Derrière ces belles intentions, nobles au demeurant, il devra attendre, plus que dans la plupart des pays de la communauté européenne et sous prétexte de solidarité, que le système veuille bien la rendre accessible à tous (ou à personne) une fois que l’épreuve du « zéro risque » aura été passée auprès des multiples agences nationales et institutions dont l’indépendance devient de plus en plus aléatoire.  
Les USA, la Chine, Israël, Singapour, et la plupart de nos voisins européens travaillent en co-construction publique-privée pour améliorer les cycles vertueux « innovation/mieux être », « santé/emploi » et « compétitivité/attractivité internationale ».

Pour conclure, l’innovation en santé doit répondre aux règles de l’innovation. Il n’y a pas d’exception française possible sur le sujet. Et en santé, il nous faut une synapse capable de connecter les multiples silos du ministère avec le monde extérieur et avec une vision systémique et progressiste de l’écosystème de l’innovation. Dernier adage à saisir pour la santé française : « il est difficile d’avoir raison trop tôt ». Oui, mais il est impossible d’avoir raison trop tard.